Énergie, géopolitique et cycles profonds
L’explosion des besoins énergétiques n’est plus une hypothèse mais une contrainte structurelle. Intelligence artificielle, data centers, réindustrialisation stratégique, électrification des usages : tout converge vers une hausse rapide et durable de la demande d’électricité pilotable, continue et souveraine. Cette réalité s’impose aux États-Unis comme à l’Europe, indépendamment des alternances politiques ou des discours idéologiques. Aucune société industrielle avancée n’a jamais fonctionné durablement sur des sources d’énergie intermittentes.
Dans ce contexte, une technologie longtemps marginalisée réapparaît dans le débat stratégique : le thorium. Non pas comme solution miracle, mais comme option crédible de long terme face à l’essoufflement des modèles énergétiques actuels. Le thorium n’est pas fissile en lui-même, mais fertile. Utilisé dans un réacteur adapté, il se transforme en uranium-233, un combustible capable de produire une énergie stable et abondante. Les réacteurs à sels fondus constituent aujourd’hui l’architecture la plus cohérente pour ce cycle : fonctionnement à basse pression, sécurité passive, meilleure gestion des déchets et réduction significative de leur durée de radiotoxicité.
Si cette technologie apparaît plus sûre et plus propre, une question demeure : pourquoi n’est-elle pas déjà déployée à grande échelle ? La réponse n’est ni environnementale ni technique. Elle est historique, institutionnelle et politique. Le nucléaire civil s’est développé dans le prolongement direct du nucléaire militaire. L’uranium permettait de produire du plutonium, ressource stratégique pour les arsenaux. Le thorium, en revanche, n’offrait aucun intérêt militaire immédiat. L’ensemble de l’écosystème nucléaire mondial — normes, réglementations, filières industrielles, organismes de sûreté — s’est donc structuré autour de l’uranium, rendant toute rupture technologique extrêmement coûteuse sur le plan institutionnel.
L’Europe illustre parfaitement ce verrouillage. Au-delà de l’héritage historique, elle s’est enfermée dans une illusion réglementaire : croire qu’un empilement de normes conçues pour le nucléaire du XXe siècle suffira à encadrer les technologies du XXIe. En réalité, ces cadres bloquent l’innovation, rallongent les délais et dissuadent l’expérimentation. Plus grave encore, l’Europe a subi une érosion massive de ses compétences nucléaires. Fermeture de réacteurs, arrêt de programmes de recherche, désindustrialisation, départ à la retraite non remplacé d’ingénieurs et de techniciens : le savoir-faire s’est progressivement dissous. Le risque n’est plus seulement réglementaire, il est humain. Une technologie ne se déploie pas sans ingénieurs formés, sans filières techniques vivantes, sans culture industrielle. Sur ce point, l’Europe a pris un retard profond.
La Chine, à l’inverse, n’est pas prisonnière de cet héritage. Elle dispose d’un État stratège capable de planifier sur plusieurs décennies, d’assumer des échecs expérimentaux et de mobiliser des ressources sans exigence de rentabilité immédiate. Elle possède également d’importantes réserves de thorium, souvent associées à l’extraction des terres rares. Surtout, elle a un besoin vital de réduire sa dépendance au charbon sans devenir dépendante du gaz importé. C’est dans ce cadre qu’elle a mis en service un réacteur expérimental au thorium et qu’elle avance méthodiquement vers une industrialisation progressive. Il ne s’agit pas d’écologie, mais de souveraineté énergétique.
La Russie occupe une position différente. Elle maîtrise déjà les réacteurs rapides, les cycles fermés du combustible et l’exportation de centrales clé en main via Rosatom. Techniquement, elle possède les compétences nécessaires pour exploiter le thorium, mais elle n’en a pas aujourd’hui le besoin stratégique. Son modèle repose sur une domination du nucléaire avancé à base d’uranium et de plutonium. Le thorium demeure pour elle une option de diversification, non une priorité.
Le véritable risque pour l’Occident ne réside donc pas dans l’accès au thorium lui-même, ressource abondante sur tous les continents, mais dans la dépendance technologique. Si la Chine industrialise les réacteurs à sels fondus, impose ses standards, ses brevets et ses chaînes d’approvisionnement, les pays souhaitant aller vite se retrouveront face à un choix contraint : acheter chinois, rester dépendants du gaz, ou accepter un déclassement industriel. Le précédent du solaire, des batteries et des terres rares montre que ce scénario est loin d’être théorique.
Ce retour du nucléaire avancé s’inscrit dans un cycle plus large. Le passage de Pluton en Verseau, entamé en 2024 et appelé à durer jusqu’au milieu des années 2040, marque un basculement vers les infrastructures lourdes, les réseaux, l’électricité et la technologie systémique. Parallèlement, la sortie progressive de Neptune des Poissons met fin à une période dominée par les récits symboliques et les arbitrages idéologiques. L’énergie redevient ce qu’elle n’a jamais cessé d’être : un problème physique, industriel et stratégique. Ce n’est pas un hasard si les débats sur le nucléaire, longtemps étouffés en Europe, réapparaissent aujourd’hui dans les cercles de pouvoir.
Du point de vue de l’investisseur, la lucidité est indispensable. Il n’existe pas à ce stade d’action cotée offrant une exposition directe au thorium. Le thorium est un thème macro de long terme, pas un trade opportuniste. L’investissement se fait donc par ricochet, via le retour structurel du nucléaire et des technologies associées. Des entreprises comme Cameco bénéficient du renouveau du combustible nucléaire. BWX Technologies se positionne sur les composants et les réacteurs de nouvelle génération. Fluor intervient sur l’ingénierie lourde indispensable aux grands projets énergétiques. Des acteurs plus spéculatifs comme NuScale Power ou Oklo relèvent davantage du capital-risque coté : potentiel élevé, mais risque important et horizons longs.
L’enjeu dépasse largement la question environnementale. L’énergie n’obéit ni aux dogmes ni aux narratifs, mais aux lois de la physique. Les sociétés industrielles ont besoin d’une base énergétique stable, pilotable et abondante. Le thorium ne s’imposera pas demain matin, mais il s’inscrit dans une trajectoire de long terme difficilement évitable. L’histoire montre que les puissances qui retardent leurs choix énergétiques finissent toujours par les payer — économiquement, technologiquement et politiquement. En matière d’investissement comme de souveraineté, le retard stratégique coûte toujours plus cher que l’anticipation.